Cette première collection musicale consacrée aux transcriptions rend compte de l’intérêt de s'y adonner et de redécouvrir une œuvre musicale transportée et rafraîchie pour d’autres sonorités, d’autres couleurs, d’autres matières acoustiques. Exercice autant technique que compositionnel, la transcription est la meilleure manière de connaître, de méconnaître, et reconnaître une œuvre, tant l’éclairage peut changer d’une version à l’autre. Transcrire une oeuvre, c'est y ouvrir un espace de liberté supplémentaire, mettre en résonance une œuvre aimée avec notre époque, et avec l'instrument utilisé. Les transcriptions offrent un éclairage et une diffraction vis-à-vis de l'oeuvre d'origine, alors même que cet écart permet aussi de retrouver, recréer le chemin vers l'oeuvre, entre la ressemblance et le symbole. Pendant l’acte passionnant de la transcription, on cherche à affranchir l’oeuvre de son écriture voire même de sa structure, à travers le jeu, le dialogue engagé avec la nouvelle instrumentation.

 

Joseph Haydn, sonate en do dièse mineur. Haydn se prête magnifiquement au jeu de la transcription, tant par la vivacité de son écriture, que la manière dont il use du piano ou du clavecin, qui par moments se rapproche fortement des instruments à cordes. Voici une oeuvre atypique - par sa tonalité, rarissime à l'époque (nous sommes en 1780, Haydn sort de sa période 'romantique' pour atteindre un classicisme universel), et par sa forme: trois mouvements d'une symphonie, comme s'il manquait un finale sérieux, ou divertissant. En réalité, nous sommes en face d'un mouvement pathétique, puis de deux mouvements (menuet et scherzando) à tendance hongroise, jouant de mouvements populaires ou de constructions abstraites pour l'époque. Il s'agit d'une des premières oeuvres de Haydn pour le pianoforte tel que nous le connaissons, et Haydn y explore tout l'éventail notamment dynamique.

 

Gérard Grisey, Anubis-Nout pour clarinette contrebasse. Oeuvre qui a déjà été transcrite pour saxophone, par Grisey lui-même, ce qui m'a donné la confiance pour réaliser cette autre version. L’ œuvre, en ces deux parties (nommées après le Dieu égyptien de l'embaumement, et la déesse de la voûte céleste), rejoint des extrêmes de son esthétique. Père de l'école spectrale, son oeuvre est habitée d’un miracle. En effet, chez Grisey l'exploration ténue et organique, la découverte du son dans chaque oeuvre amène à des niveaux de production sonores inouïs. Ainsi, le spectre subharmonique (comme un son brisé, l'instrument creusé) est exploré dans la première pièce, puis la seconde est plus 'droite', mais plus imprévisible quant à ses rythmes - les mécanismes mis en phase dans l'oeuvre requièrent un nouveau traitement du violon.  Cela suppose de tenter de se rapprocher de l'universalité de son message, et comme toujours chez Grisey, via la polyphonie de l'irréel.

 

Iannis Xenakis, Nuits. Rare pour Xenakis, un titre français. Dans le catalogue qu'il dresse de ses oeuvres selon la méthode de composition, ne figure pas cette oeuvre, pourtant connue. C'est qu'elle mélange et dépasse, par l'humanité du message, toute technique. La douleur, la symbolisation qu'il fait de la voix humaine, la richesse de la forme - traversée tantôt de progressions masquées par des articulations ou d'évènement ponctuels d'une violence rare, font de « Nuits » un sommet de la musique moderne. C'est la voix de prisonniers qui y est représentée, par des syllabes, des sons purs, sans texte à vrai dire. Ce qui m'a attaché dans cette oeuvre c'est d'y rechercher la résonance qu'elle peut avoir dans notre époque, le voyage qu'elle a fait (50 ans) a certainement dû en changer le caractère actuel ou inactuel. Rude, agressive par moments, opprimée, cette étrange prière-appel se mue en un calme étrange. Forme brisée tant les paramètres sont transformés de section en section, brisée avec une ténacité cependant toute créatrice. En réécrivant cette oeuvre (puisqu'il s'agit d'une réécriture, complète, une nouvelle composition) j'ai dû m'attacher à l'illusion créée par le choeur, sans cependant m'y arrêter. La trace du temps sur l'oeuvre et ses sentiments ? J'ai voulu la réécrire en l'éclairant depuis ma position.

 

Claude Debussy, Nuages. Autre réécriture complète pour cette oeuvre classique. Debussy dans ses Nocturnes, renouvelle l’intérêt pour la couleur instrumentale, acoustique, même. La première, ‘nuages’, m’a longtemps fasciné, j’ai décidé d’en faire une version pour violon seul qui développe certains plans de l’œuvre moins visibles dans la version originale. Inspiré par certaines interprétations (Klemperer, Celibidache) afin de trouver un 'mouvement ouaté', j’ai été attiré par la recherche de sonorités défaites, en construction très progressive, très 'basses' (je désaccorde le violon pour lui faire atteindre le registre grave). J'ai également dû changer la structure de l'oeuvre pour la refondre dans l'instrument. Malgré le caractère très harmonique de la recherche de Debussy, je cherche davantage de sonorités fondées sur des échelles différentes de celle du demi-ton, afin de délimiter la forme et l'émotion selon le tempérament ou l'étrangeté de certains évènements. Malgré certaines apparences, Nuages est résolument moderne.

 

Claude Debussy, Syrinx, pour flûte, transcrit pour violon. Oeuvre atypique, courte, flottante, je n'ai rien changé au texte, jouant simplement de la capacité du violon à créer une forme par ses modes de jeu et les différentes cordes.

 

JS Bach, fantaisie et fugue en sol mineur BWV542. Bach a écrit de la musique universelle, indestructible, tant la puissance des émotions et de la forme contiennent la totalité du discours, le transcrire n’est jamais rien perdre de lui. Et même si cette oeuvre a déjà été transcrite pour violon seul, je voulais ardemment aller au-devant d’un traitement différent qui n’omet et ni ne change les harmonies notamment dans la section introductive. Je me suis davantage attaché ici à l'harmonie et au respect de la voix de basse qu’à l'expression mélodique en soi, brisant certaines symétries au profit d'autres. La magistrale fugue est radicalement différente de celles écrites pour violon par Bach, et oblige à trouver de nouveaux moyens pour transporter la forme vers le violon.