"Ici le temps devient espace" Wagner, livret de Parsifal

Deuxième concert de la trilogie "L'ici et l'ailleurs" dont le premier volet a été programmé par Concerts Inventio l'an dernier

 

Dans les œuvres choisies, le flux de conscience - ce pèlerinage proustien dans les méandres de l’âme où doute, désir et contemplation sont source et but de tout mouvement - obsède les compositeurs. Ils veulent retirer l’illusion de forme préconçue afin de suspendre et étirer le temps, les résolutions, et la répétition le temps d’une seule et très longue phrase à l’écume frémissante et grondante…

 

Regard XV "Le Baiser de l'Enfant-Jésus" d’Olivier Messiaen

Cette œuvre est le triomphe du repos, de la contemplation ; « Comme si le cœur du ciel entourait notre sommeil de son inépuisable tendresse. » (Messiaen, commentaire sur l’oeuvre)

 

La sonate n°2 d’Eugène Ysaÿe dédiée à Jacques Thibaud mène avec brio le saut d'une époque à l'autre - Bach alterne avec les poussées expressionnistes les plus fortes -. Cette nostalgie de Bach vire… à l'Obsession (titre du premier mouvement). Cette nostalgie revêt plusieurs moyens d’expression, dans le calme pastoral et presque irréel d'une sarabande en prière. Une sérénade de troubadours qui prend naissance dans la mélopée la plus pure se mue, guidée par le désir, en une guirlande aveuglante. Le dernier mouvement porte le doute, constant dans sa partie centrale. Tous les paramètres musicaux semblent alterner ici : nuances, modes de jeu, registre et l'auteur enchaine ses visions d'impuissance face à la mort.

 

Sonate de Guillaume Lekeu. Personnage torturé et attachant, Lekeu a dans toutes ses œuvres fait référence à la littérature de son temps afin d’intégrer dans sa musique des sentiments autres que les siens. Sauf dans cette sonate. Composée à l’âge de 22 ans, elle marque, au-delà de la triple influence de Bach, Beethoven et Wagner, par la passion qui s’en dégage. Malgré l'usage de la forme sonate, Lekeu parvient à s’affranchir des barrières et à courir dans les collines de la musique. Le premier mouvement s'achève dans une solennité éternelle parachevée d'un goût d'étrange - les harmonies utilisées semblent gravées dans le marbre par contraste avec l'évasion sonore qui a précédé. Dans la profondeur de sentiment  du second mouvement,  le murmure de la prière alterne avec une passion digne et poignante. L'intensification irrésistible, pourtant abstraite - c'est un choral - semble trouver complétion, catharsis… dans une danse à l'allure populaire qui reste un chant au rythme régulier, fait de désir de mort et de l'inconnu. Le troisième et dernier mouvement est le plus dramatique. S'ouvrant par un tableau de bataille, une chevauchée guidée par le violon s'enfonce progressivement dans l'obscurité des mémoires - et ce qui suit n'est autre qu'une narration des péripéties de notre héros qui, au second mouvement, priait pour son Retour. Le torrent passionnel s'estompe, les mélodies se font plus timides. Puis vient un moment comparable à la madeleine de Du côté de chez Swann: le réel s'arrête, un moment s’étire et une mémoire de l'innocence irrigue le flot de la pensée. Ce n'est que progressivement que la musique reprend sa conscience à travers l'un des passages les plus extraordinaires de la musique de chambre. Le tissu musical se tend, les spectres de mémoires survolent les pensées de la musique, le thème revient, les limites du chant sont dépassées, toutes les notes montrent leur joie d'exister. La gloire du mode Majeur - qui a coûté tant de notes - se force à rester reine en son royaume. Ce combat existentiel, cette jubilation non relâchée épuisent la musique de toute sa force dans un abandon et une ardeur en extase.

 

Enchantement du vendredi saint, Parsifal, Richard Wagner, arrangement pour violon et piano par Léo Marillier. Le drame de Parsifal, presque dénué d’action, nous fait assister à une série de scènes de Passion à la douleur révélatrice. Chaque personnage projette un idéal de pureté dans la Foi. Profonde méditation sur la renaissance, le troisième acte offre une période de contemplation où la Nature envahit la musique, arrête le chant. A l’origine de cette suspension du chant,  l’Enchantement du Vendredi Saint où les larmes du Christ et des pécheurs offrent la rosée à la Nature pour la faire renaître. Et cet extrait illustre parfaitement et merveilleusement le ralentissement du temps, la nostalgie de l’innocence, l’afflux de vie qui arrive à la nature.

 

Léo Marillier