L'abstrait me donne le vertige

 

Je joue du clavecin, instrument dit ancien. C'est un problématique qui me paraît similaire à juste titre. Comment puis-je, en 2017, portant sur le dos 250 ans d’histoire depuis l'apogée du clavecin, munie de tous les conforts modernes, les pressions actuelles, un compte Instagramcomment puis-je faire face à un art qui ne se pratique plus, un répertoire qui n’est plus actuel, un langage qui n’est pas, à vrai dire, le mien? Comment apporter ça en toute honnêteté, sans artifice, aux auditeurs qui viennent toujours écouter mes concerts ? Mais la musique nous présente avec une chance incroyable. Elle, qui n'est pas accessible sans interprète, qui ne vit que dans le moment, est toujours actuelle, toujours dans le présent. La chance que l’histoire m’a donnée, de connaître autant de choses merveilleuses, d’assimiler autant de goûts, ne me contraint en rien, face à la pratique de la performance, le moment vivant du concert.

 

Les 555 sonates pour clavier de Domenico Scarlatti, si distinctes stylistiquement, se prêtent idéalement à ce problème quasi-moderniste, de sortir le clavecin du 18ème siècle et le rendre courant. Scarlatti, qui s’isole à la cour espagnole au milieu du 18ème siècle, nous communique un univers à la fois autonome et poreux, façonné en miniatures imaginées. Simultanément décomposées et rigidement structurées, sans limites harmoniques ou rythmiques, les sonates de Scarlatti contiennent un certain type de multiplicité, dans laquelle des cellules thématiques se diversifient et se replient, les unes sur les autres. Cet exercice de répétition bête frôle la démence et sa qualité obsessionnelle est à la fois vertigineuse et stupide.

 

Les citations que j’ai choisies de mettre en rapport avec chaque groupe de sonates ne sont qu’une manifestation de mon refus de me refermer contre les 1001 influences qui me touchent tous les jours. Si vous entendez dans mes interprétations de Scarlatti des éléments de Baudelaire, Bolaňo, Ravel ou Chopin, c’est parce que moi—finalement le moyen par lequel cette musique sonne—écoute, lis et aime 1001 choses. Mon espoir est que ce concert accompagnera l’auditeur sur des chemins et par des carrefours d’idées, d’émotions et d’images qui seront marquants. Et avant tout, ce programme est construit autour d’un seul principe; ne rien chercher pendant cette heure de musique autre que de mettre de côté le quotidien et laissez passer le temps ici, au présent.

 

Lilian Gordis